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Clément Le Tulle-Neyret

Clément façonne le papier au service de l’édition. Si le design graphique l’a choisi, c’est pour imprimer un style pourvu de caractère destiné à sublimer les mots. Dans ses travaux, le fond et la forme s’harmonisent rendant l’expérience de la lecture esthétique et subtile. Depuis deux ans, il collabore avec Ghislain Mirat (photographe) et Gaspard Ollagnon (graphiste) en la qualité de Figure 7, bureau de direction artistique et de design graphique qui s’attache à déconstruire la relation image-texte pour mieux la recomposer afin d’instaurer une empreinte.

Avant-tout, j’ai voulu que mon texte ne soit composé avec aucune lettre capitale en début de phrase, exactement comme en pied de page de l’en-tête de lettre du Bauhaus — entièrement composé en caractères minuscules — est inscrit «wir schreiben alles klein. wir sparen damit zeit», ce qui veut dire «nous écrivons tout petit. nous gagnons du temps». la notion d’économie est aussi présente dans mon travail, qu’elle soit formelle, temporelle, monétaire, gestuelle, etc.

Pourquoi t’es-tu spécialisé dans l’édition ?

l’un des premiers sujets de design éditorial que j’ai eu pendant mes études était de réaliser de A à Z (du choix du contenu à la réalisation physique de l’objet) une édition sur le mouvement Dada. ça a été une révélation : d’une part, le design éditorial me permet de recevoir du contenu et donc de découvrir des choses sans que j’aie à les chercher — l’apprentissage fainéant —, d’autre part, je me suis rendu compte à quel point la mise en forme influe sur l’image que l’on se fait du contenu, sur sa lecture, sur sa réception, sur le sens que l’on peut donner à une image, si elle est accompagnée de texte ou non. c’est avec ce sujet que je me suis fortement intéressé à l’édition en tant que moyen de communication.

Dans notre ère ultra numérisée, quel est l’attrait du papier qui perdure ?

le papier marque un instant, c’est un moment figé sur lequel on ne peut pas revenir. une fois que c’est imprimé, on peut passer à autre chose,  contrairement au numérique, où les allers-retours sont possibles à l’infini…l’idée de circulation des livres m’intéresse aussi. c’est pour moi un moment figé, mais en mouvement. un livre qui a voyagé devient marqué aussi par le temps, par le toucher, par la lecture. ça en devient un objet vivant. la notion d’artisanat me plaît énormément dans ce domaine. ce sont des feuilles qui sont imprimées avec de l’encre par des plaques en aluminium, puis pliées en cahiers, cousus ensemble avec du fil ou collés, coupées, encartées dans une couverture en carton, etc. et puis la satisfaction d’avoir un objet, quelque chose de physique entre les mains est aussi très agréable. tu as vraiment la sensation d’avoir fini un travail quand tu as entre les mains un livre de près de 3 cm d’épaisseur qu’est Strange Design, sorti chez it: éditions en août 2014 — dont la conception et la réalisation ont duré près de deux ans dû à toutes les personnes impliquées dans ce livre, toutes les phases de corrections, etc. —, c’est vraiment plaisant.

la tridimensionnalité de l’édition est également très importante. une affiche reste une surface en deux dimensions. un livre, par son épaisseur, même minime, devient un objet. je suis très attentif à cette notion, comment un livre doit se comporter une fois pris en main, est-ce que le format est agréable, manipulable facilement, est-ce qu’il doit rester ouvert tout seul une fois posé sur une table, du coup quelle reliure choisir, quels papiers, etc. c’est pour cela que je dis que je fais du design éditorial, parce que le terme design intègre la notion d’objet, ce que le terme graphisme ne dit pas. de manière générale, je préfère l’appellation designer graphique que graphiste pour les raisons évoquées au-dessus. l’édition m’intéresse aussi pour la patience que cela demande. une affiche doit avoir une efficacité immédiate, auquel cas elle ne répond pas à sa fonction première. ce n’est pas le rôle d’un livre. on apprend à rentrer dans un livre, par la couverture, les pages de garde, la texture des papiers, l’encre utilisée… c’est ce rapport sensible à l’objet qui m’intéresse.

Tu travailles beaucoup avec la typographie, elle donne une identité prononcée à tes travaux. Comment décrirais-tu cette association du texte et de sa forme ? 

la typographie a une place prépondérante dans mon travail, tout simplement parce qu’elle donne forme à un texte. une forme physique, mais aussi une forme sensible, évocatrice. la forme de la lettre va énormément influencer l’atmosphère générale du travail. elle est vectrice d’informations, qu’elles soient historiques ou formelles. un caractère bâton va plus évoquer l’autorité qu’un caractère à empattement qui va évoquer un côté plus classique, traditionnel, littéraire… je pense qu’un caractère dit suffisamment de choses pour pouvoir faire identité. c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’utilise peu l’image dans mon travail, parce que la forme des mots fait image avant l’image même.

le choix d’un caractère typographique ne relève jamais du hasard. par exemple, les feuilles de salles et le catalogue de l’exposition Avatars de Rousseau, également pour it: éditions, sont composés en New Fournier, caractère dessiné par François Rappo en 2012. il est fondé sur le Fournier, dessiné par Pierre-Simon Fournier en 1742, graveur et fondeur de caractère né la même année que Jean-Jacques Rousseau. Cette exposition présentant des personnes ayant influencé Rousseau comme des personnes que Rousseau a influencées, il était intéressant, au-delà de l’aspect historique, de travailler avec un caractère qui a été influencé par un autre.

l’idée de l’affiche faite pour l’événement Bal de Rue organisé par Bebup et Dolus&Dolus à l’occasion des Nuits Sonores 2012 est partie de l’utilisation des codes populaires de la communication, notamment des affiches de bals, celles uniquement typographiques imprimées sur papier fluo. le choix du caractère était évident, puisque les caractères bâtons sont issus de la tradition des affiches, au-delà du côté accessible et populaire qu’ils évoquent et qui faisaient sens dans ce travail. ce projet convoque aussi la notion d’économie gestuelle et monétaire : l’affiche peut être découpée en huit pour former un flyer. tous ces éléments mis ensemble me permettent de donner la forme la plus juste à la demande et au contexte de production. mais l’esthétique pure et dure peut aussi primer sur le sens. la couverture du livre Werther Effectpublié par les éditions Dilectala première monographie de l’artiste Élodie Lesourd, est composée en History 14 (dessiné par Peter Bil’ak en 2008) tout simplement à cause de sa production qui compte bon nombre de toiles pleines de rayures. c’est parfois un prétexte que de trouver une justification pour utiliser un caractère plutôt qu’un autre, mais tant que ça raconte quelque chose, ça me va.

Tu fais partie d’un projet intitulé Figure 7, peux-tu décrire cette initiative et ce qui différencie les projets rattachés à Figure 7 de tes projets solos ? 

Figure 7 est la réunion de deux graphistes et d’un photographe. nous sommes — dans l’ordre alphabétique de nos noms de famille — moi-même, Ghislain Mirat et Gaspard Ollagnon. la principale différence entre mes projets solos et celui-ci est l’usage de l’image. à nous trois, nous essayons de mettre en place un langage commun qui témoignerait d’une expérimentation entre l’image et la lettre. de fait, nous acceptons de livrer chacun un matériau plus qu’une forme finie, pour qu’elle soit modelée, triturée, abîmée et lui donner une seconde vie en l’associant à d’autres éléments. mais nous travaillons ensemble depuis un peu moins de deux ans, nous sommes en train de mettre en place ce langage. de manière plus pragmatique et dans la pratique au quotidien, ça nous permet d’obtenir des projets plus conséquents  comme, par exemple, la nouvelle charte graphique et les principes de communication de la Maison de la culture de Grenoble, que nous faisons depuis novembre 2013.

Selon toi, dans quelles mesures le graphisme est une démarche artistique ? 

le design graphique est une démarche artistique dès lors qu’il est personnel, que l’objectif premier n’est pas de vendre, mais de créer une forme signifiante. un catalogue de produits de grande surface n’a rien d’artistique, pourtant il fait partie du champ très large du design graphique — et quand ce type d’objet est intelligemment fait, il peut être très agréable à regarder. 

mon design graphique est une démarche artistique puisque je pense chaque projet avec ma personnalité, mes références, mes envies, mes préoccupations, et que j’essaye, au fur et à mesure de mes projets, d’avoir un cheminement de pensée singulier, que l’on vienne me passer des commandes pour ça, pour ma façon de travailler, mon point de vue.

Retrouvez le portfolio de Clément dans notre Galerie

 

www.clement-ltn.com

figure7.fr