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La scène sur Rhône : StaKhan

Barman, deejay, programmateur, régisseur et même homme de ménage… Simon « Gi » ne dort jamais, n’a que deux bras, dix doigts, porte bien son alias, mais très mal son petit nom. Il vit, va et devient, dans un périmètre pourtant restreint, entre quatre murs épais et insonorisés.

Au Terminal, derrière le comptoir, nombreuses sont les bouteilles. Spiritueuses, surtout. Sur les étagères, bien ordonnées, repose suffisamment d’alcool pour étourdir un régiment de parachutistes. Ce n’est pourtant pas eux qui viendraient s’y noyer. Non. ce n’est pas le style de la maison. Tout le monde le sait, maintenant ; les paras et la flotte, c’est une histoire d’amour qui dure et n’est pas prête de s’arrêter… Au terme de la rue Terme, il est rare qu’on y atterrisse par hasard. Quand on y vient, on sait pourquoi. La principale motivation sort du caisson et des enceintes, se niche au creux de nos oreilles, et nous chuchote de ne surtout pas nous arrêter de danser. Peu importe les copilotes, seul ou accompagné, le décollage est assuré. 

Il y a souvent la queue, dehors, mais la porte reste ouverte d’esprit et l’entrée abordable. Une fois à l’intérieur, le terrain de jeu se carre sur une poignée de mètres, guère plus. L’endroit est intimiste, alors on valse en immersion. Trois pas en avant, et déjà, presque, on frôlerait le deejay. Trois pas en arrière, et la foule s’entrebâille ; une maigre faille dans le bal, donc l’occasion – ou jamais – d’avaler sa dernière gorgée.Trois pas sur le côté, enfin, et vous voici de nouveau accoudé sur le zinc.

C’est ici même, coincé derrière le bar, devant les étagères, et la tête dans le son, que depuis deux ans Simon s’active – le sourire jusqu’aux cernes et concentré au possible – à faire en sorte que la fête batte son plein. Il n’est pas du métier mais semble prendre son rôle à coeur. Parfois, entre deux verres, il relâche la pression, pose ses mains sur ses hanches et, droit comme un « i », observe distraitement le théâtre qui sous ses yeux se déchaine. Ce qu’il peut voir il n’en tient pas rigueur. Tout ce qui se passe au Terminal demeure au Terminal. D’anecdotes particulières, il n’en a pas à raconter. Secret professionnel oblige, ou même seulement, parce qu’il n’en relève pas. 

Ce que Simon répète, c’est beaucoup plus ce qu’il écoute que ce qu’il ne regarde. Ainsi, de ses veillées sonores est née sa propre résidence : « Tunnel Vision », parce que la musique dont il abreuve ses nuits et qu’il entend promouvoir lui suggère cette image, mais sans aucun rapport (aucun!) avec le tube de Timberlake. S’il a choisi de la nommer ainsi, c’est parce qu’il aime la transe, les harmonies qui perchent et les rythmiques qui galopent ; si tant est qu’elles soient susceptibles d’embarquer l’âme humaine, de la transporter comme dans un train à grande vitesse, ou encore mieux, de la faire voler dans un vaisseau de Star Wars. D’Marc Cantu, John Heckle, Kemal, TLR, Willie Burns, Robotnick ou encore Mick Wills… Il sélectionne ses invités en ne se fiant qu’à ses propres désirs, ne se laissant embarquer que par ses plus abrupts penchants, et non, comme beaucoup d’autres aujourd’hui, dans l’unique but de satisfaire la triste dictature de l’offre et la demande.

Simon est un passionné, un vrai. Lorsqu’à potron-minet il quitte enfin son poste, il lui arrive souvent d’aller glaner à la brocante, flâner au vide grenier, et même s’il rentre chez lui, de s’assoir devant son ordinateur et s’acharner à fouiller dans les méandres de l’Internet. Tout cela le dépasse, de temps à autre. Il considère Discogs comme un arbre généalogique sans fin qu’il ne peut s’empêcher de remonter, comme une boîte de pandore qu’il aurait voulu s’abstenir d’entrebâiller. Mais voilà, le mal est fait, et la collectionnite enclenchée. Alors, infatigable et assidu, il a créé StaKhan, avatar scénique d’origine soviétique aux allures de héros du travail, lui permettant d’utiliser à bon escient l’amas de disques accumulés.

Évidemment, c’est au Terminal, toujours, qu’il a pu se former ; profitant des platines vacantes et gentiment mises à disposition par ses patrons, pour s’entraîner et développer son art avant d’attaquer son service quotidien. Au Terminal encore, il a ensuite pu faire ses premiers pas, troquer le torchon contre un casque, et puis servir à ses clients ce cocktail dont lui seul à maintenant le secret : un zeste de Carpenter, deux doses de Creme, un vieux Dobre/Jamez parci parlà, et puis toujours un fond de Namlook, histoire d’alléger la mixture. Du quinze ans d’âge, rafraîchi par du pétillant. Au Terminal, enfin, Simon n’y passera sûrement pas ses vieux jours. S’il devait le quitter – ce qui est encore loin d’être le cas – fort à parier que ce ne serait pas pour se reposer…

Simon Chambon-Andreani 

Liens : StaKhanTerminal Club & Tunnel Vision