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Entretien : Kolgen, le savant fou

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Herman Kolgen, pendant notre entretien ( (c) Harold Barme)

Je rencontre Herman à l’occasion de la quatrième édition du Mirage Festival – festival d’Art, Innovation et Cultures Numériques –  pendant le café numérique (une sorte de salon littéraire à la sauce contemporaine) « Art et Engagement Politique ». Herman Kolgen est un artiste multimédia, un savant fou “sous anesthésie” précise-t-il. Pendant notre rencontre, je découvre un homme à la personnalité étonnante ne manquant nullement d’humilité et d’humour malgré son oeuvre monumentale. Récit de mon après-midi avec un grand penseur.

 

L’œuvre de Kolgen est principalement constituée d’installations et de performances sur le thème des éléments et de leur action sur l’homme. J’étais allé voir la veille ses deux dernières performances audiovisuelles : Seismik et Aftershock. La première entrechoque des roches, des plaques tectoniques, fait vibrer des territoires de synthèse entiers, met à rude épreuve tympans et rétine ; le séisme est quasiment corporel. On est tout petit face à tant de puissance, et le chef d’orchestre valse entre synthétiseurs, outils musicaux de bric et de broc, et rendu très haute définition de paysages et de roches magmatiques, comme transformé pendant un instant en dieu de la terre. Le tout est altéré en temps réel, selon la volonté de Herman, par l’activité sismique de la planète. Aftershock (qui pendant le live, est présentée en premier, mais est plutôt la suite logique de Seismik), quant à elle, met en scène des « paysages post-humains », comme après une catastrophe naturelle ou nucléaire ayant exterminé l’humanité. Les images, créées en noir et blanc à partir de photographies argentiques, sont presque palpables. De la poussière en suspension. Des avions de chasse écrasés. D’immenses structures désaffectées. Le tout a l’air d’un rêve, un rêve triste et solitaire. Les sonorités sont métalliques, plusieurs années après l’apocalypse le métal crisse toujours et le béton s’effondre encore. De dieu, Kolgen est passé à oracle.

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Kolgen pendant sa performance Aftershock au Mirage Festival ( (c) Harold Barme)

Dans les deux performances, rien n’a l’air irréel. Tout est concret, matériel, encore plus vrai qu’une photographie. Quoi de plus pertinent, pour des œuvres qui veulent nous faire prendre conscience de l’influence, elle réelle, que les éléments ont sur nous ? Herman en fait son cheval de bataille : notre relation avec le territoire, avec l’eau (il immerge un cobaye humain dans une citerne pendant 6 jours avec Inject, filme et reprojette l’expérience devant un public dans une piscine) la terre (Seismik) ou l’air (l’installation Eotone rend en temps réel sous forme de mouvements et de sons les mouvements du vent à l’autre bout de la planète). Il nous rappelle quand bien même notre environnement urbain nous détache de la nature en mettant du béton entre cette dernière et nous, nous sommes extrêmement tributaires de ses humeurs et de ses ressources. Et l’un des éléments qui fait la puissance de son travail, c’est sa capacité à l’abstraction : il ne se focus pas sur un territoire, ni sur une société subissant les ravages d’une catastrophe. Il englobe notre monde entier, des notions aussi universelles que les éléments, qui touchent chacun d’entre nous.

 

Il me raconte qu’il avait été invité un jour dans une petite ville italienne à présenter Seismik. Comme à chaque fois, il se renseigne sur la ville en question avant de performer. La ville avait subi un très violent séisme dans les années 80, et l’argent public de reconstruction ayant été massivement détourné, les habitants en faisaient encore les frais. Seismik signifiait beaucoup pour ce public qui avait été confronté de force aux éléments. Kolgen m’explique que dans ce cas-là particulièrement, mais devant tout public en général, il fait confiance aux spectateurs pour établir les liens, la portée de ce qu’ils voient. C’est comme une notion de confiance mutuelle qu’il établit avec eux, qui « ont des attentes et qu’il enferme dans une salle pendant une heure, en faisant ce qu’il veut avec ». Parfois, évidemment, ses projets sont incompris. Une fois, un chef d’orchestre a carrément refusé de travailler avec lui sur du Steve Reich. En rigolant, Herman me dit « Tu comprends, pour lui le contemporain, ça s’arrête à Debussy ! ». L’orchestre a dû faire venir un chef de New York biberonné à la musique concrète, qui en un quart d’heure a embarqué les musiciens dans son enthousiasme. Il se remémore cette anecdote pour me démontrer que si tu n’es pas investi dans ce que tu présentes, le public ne peut pas non plus s’y investir. Et quand il s’agit de communiquer ce lien avec la nature, le mot « responsabilité » revient souvent dans ses paroles.

 

De l’investissement et de la passion, Kolgen en a à revendre. « Si tu venais dans ma cave, tu verrais plein de bidouillages ! ». Touche à tout, « savant fou sous anesthésie », il commence l’art très tôt. « Enfant calme », il se met à dessiner dès qu’un crayon lui tombe sous la main. Il commence la batterie, joue dans un band. Il hésite entre la musique et le pictural longtemps, convaincu qu’il devra choisir pour ne pas être « deux demi-artistes ». Puis de la batterie, il passe au synthétiseur, commence à créer des ambiances, des textures. Il considère le son comme une matière, à sculpter, une orientation très présente dans son travail musical. Mais pour lui, l’outil reste un outil, et même s’il utilise beaucoup le numérique, il n’aimerait pas que l’on se souvienne de lui comme d’un artiste numérique. Il me dit même franchement, au cours de notre discussion, qu’il aimerait que l’on parle de son propos plutôt que de ses bidouillages électroniques. L’art numérique, pour lui, n’est plus qu’une cloison avec les autres activités artistiques. C’est d’ailleurs un élément étonnant que j’avais noté pendant le café numérique : de manière quasi permanente, on distinguait art numérique et art contemporain. Comme si les deux étaient deux univers indépendants et non communiquants ! C’est quelque chose que Herman regrette, et l’entre-soi qui est de mise dans ces festivals fait que les programmations sont souvent similaires, et que des festivals ou le numérique, l’audio-visuel live, seraient innovants, sont exclus de ce cercle.

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Même si la technique numérique n’est pas le point central de son travail, elle est très importante pour Kolgen. Il est convaincu, et m’a convaincu, qu’il ne faut pas voir les progrès effrénés qui sont faits comme quelque chose de foncièrement mauvais. Chacun décide de son usage, et il peut être extrêmement positif, voire faire avancer la pensée collective. Pour lui, un usage proactif, DIY, de ces avancées est indispensable pour arriver à cet objectif. Il me cite en exemple son ami qui réalise lui-même un contrôleur très complexe, au lieu « d’attendre les subventions du gouvernement ». Cette avancée est freinée par les grandes entreprises de techs, qui se mettent des bâtons-brevets dans les roues pour rester leaders du marché ; un appât du gain qui selon Herman complique autant notre rapport à la technologie qu’à la nature. De l’extraordinaire alternative au troc, l’argent est devenu le fétiche vicieux qui oblige des agriculteurs à se couper de la terre par des pesticides, des compagnies à raser des forêts ou à freiner l’innovation technologique.

 

Je décèle aussi dans ses paroles une passion quasi mystique pour la science. Vu la technicité de ses œuvres et leurs thématiques géologiques, biologiques et anthropologiques, c’est un intérêt évident qu’il possède pour le savoir. Mais je sens une curiosité quasi métaphysique quand il me dit, de but en blanc, qu’il sait d’intuition que « tout est fréquence. Les atomes, la matière, tout est fréquence ». Il me parle d’une résidence qu’il a faite dans un accélérateur de particules, pendant laquelle il a compris que tout converge, le micro – les atomes, la matière – et le macro – le big bang. Une dualité d’échelle paradoxale toujours présente dans son travail, qui donne une dynamique très intéressante à l’ensemble de son œuvre. En effet, il n’hésite pas, d’un projet à l’autre, de passer du territoire « microscopique, allergique » de la poussière à l’action de plaques rocheuses grandes comme un continent. Au sein de ses œuvres les rapports d’échelles sont omniprésents : ses installations présentent plusieurs niveaux d’interprétation, de la simple contemplation picturale esthétique à la pensée métaphysique. Une caractéristique très importante pour lui, qui garantit une richesse constante dans ses œuvres. Un immense et impactant travail donc, fruit d’une personnalité humaine et érudite.